Ahmad al-‘Alawi : Lettre ouverte à ceux qui critiquent le soufisme (Éditions Entrelacs, Paris, 2011)
Titre original : Al-Qawl al-ma‘rif fî al-radd ‘ala man ankara al-tasawwuf
Traduction de l’arabe, notes et préface de M. Chabry ; introduction de J. Gonzalez
Nous profitons de la présente réédition pour faire le compte rendu de cet ouvrage du cheikh al-‘Alawi qui n’a, depuis sa rédaction en 1920, rien perdu de son actualité ; les thèmes qui y sont exposés sont en effet de ceux qui reviennent de manière récurrente chez les adversaires du soufisme à toute les époques ; et le développement de plus en plus généralisé d’un intégrisme vidé de toute spiritualité, favorisé en cela par la dégénérescence des sociétés traditionnelles, fait de ce livre une œuvre plus que jamais porteuse d’un savoir utile.
L’auteur
Né en 1869 à Tidjitt, faubourg de Mostaganem, Sidi Ahmad ibn ‘Alawa, plus connu sous le nom d’Aamad Al ‘Alawi, est le fondateur de la Tariqa ‘Alawiyya, l’une des plus importantes confréries d’Afrique du Nord au XXe siècle. Le cheikh al-‘Alawi n’a pas fait d’études religieuses officielles, mais le milieu dans lequel il évolua favorisait la transmission familiale du savoir éducatif traditionnel. La formation culturelle et religieuse du milieu social auquel il appartenait l’orientait naturellement vers la voie soufie, à laquelle il était affilié depuis l’adolescence, mais c’est en 1894 qu’il rencontra celui qui déterminera son devenir spirituel : il s’agit du cheikh Muhammad Ibn al-Habîb al-Buzîdî, cheikh de la Tariqa Darqawiyya Shadiliyya. A la mort de ce dernier en 1909, Ahmad ibn ‘Alawa fut désigné par plusieurs disciples pour prendre la succession de son maître, et il devint ainsi le représentant d’une nouvelle branche de la Shadiliyya. Outre sa fonction de rénovateur du siècle (mujaddid) qu’il affirma de manière claire, le cheikh al-‘Alawi? eut également un rôle conséquent à jouer au sein de la société algérienne, en tant que défenseur du soufisme et de l’Islam traditionnel face à leurs adversaires internes et externes.
Son enseignement rayonna du Maghreb au Moyen-Orient en passant par l’Europe, avec la fondation de plusieurs zawiyas en Angleterre et sa participation à l’inauguration de la Grande Mosquée de Paris en 1926. Sa personnalité marqua considérablement le soufisme maghrébin du XXème siècle comme en témoignent les nombreuses branches actuelles du soufisme qui lui sont reliées dans le monde musulman et en Occident.
A sa mort survenue le 14 juillet 1934, il laissa un grand nombre de disciples et d’affiliés ainsi qu’une œuvre écrite considérable, dont un diwan et son fameux commentaire des Hikam d’Abu Madyan « Ghawth », paru en français sous le titre « Sagesse céleste ».
L’ouvrage
« Lettre ouverte à ceux qui critiquent le soufisme » est une réponse aux attaques contre le tasawwuf proférées par ‘Uthman Ibn al-Makki (m. 1931), juriste tunisien et l’un des représentants des courants « réformistes » du début du XXe siècle. Bien que distincts à plusieurs niveaux du wahhabisme saoudien, ces mouvements visaient pareillement à enrayer et à détruire l’énorme influence que le soufisme a toujours exercée sur la communauté musulmane. A l’époque de la rédaction de cet épitre, la nécessité d’une réponse claire et incisive à ces attaques devenait imminente, afin de préserver la communauté musulmane des nuisances de certains dont l’incompréhension risquaient, et risquent toujours, de détourner de la voie spirituelle ceux qui y aspirent. Le cheikh al-‘Alawi répond aux détracteurs du soufisme en s’appuyant sur les sources traditionnelles que sont le Coran, les paroles du Prophète et celles de ses Compagnons, puis les témoignages de nombreuses autorités de la civilisation islamique, permettant ainsi au lecteur novice de connaître les sources scripturaires sur lesquelles s’appuie le tasawwuf, ainsi que les rapports étroits qu’ont entretenus les savants exotériques avec le soufisme tout au long de l’histoire de l’Islam.
La démarche du cheikh se veut avant tout motivée par la volonté de préserver l’honneur des initiés au soufisme des accusations odieuses proférées à leur encontre, et de protéger par là même l’Islam traditionnel contre les courants réformistes qui tendent à en dissoudre l’élément spirituel. Alliant humilité et fermeté pour la défense des droits de Dieu, le cheikh al-‘Alawi va procéder en analysant et en réfutant point par point les critiques de ‘Uthmân Ibn al-Makki, dont voici quelques uns des axes principaux :
- L’invocation (dhikr) (en groupe, isolé, à voix haute, à voix basse) : pp. 62-77 ; p. 79 ; pp. 127-130.
- L’invocation rythmée par le mouvement du corps (ihtizaz) : pp. 121-122.
- L’état spirituel (Hal) manifesté extérieurement : pp. 103-105.
- Le chant spirituel (sama‘) et la poésie : pp. 124-126.
- L’anniversaire de la naissance du Prophète (mawlid nabawi) : pp. 134-135.
- L’utilisation du chapelet (subha) : pp. 146-159.
- La visite des tombes et l’intercession : pp. 167-176.
- Le maître spirituel : pp. 196-199.
Le cheikh rapporte également le témoignage favorable au soufisme des quatre imams fondateurs des quatre écoles juridiques sunnites, ainsi que de certains de leurs plus éminents représentants. Il rappelle le principe de transmission initiatique sur lequel est fondée la voie du ta?awwuf, qui implique l’existence d’une chaîne de transmetteurs (silsila) remontant jusqu’au Prophète. L’épître se termine par quelques mots sur la fréquentation du maître (cheikh) autorisé, ainsi que sur les caractéristiques et l’action de ce maître. Le cheikh al-‘Alawi y souligne la nécessité, pour le disciple désirant se revêtir des nobles caractères muhammadiens, de fréquenter et de suivre un « guide dans la voie de Dieu », […] « celui », dit-il, « dont la fréquentation profite au disciple, qui l’éduque par ses qualités et illumine son intérieur par ses propres lumières ; celui, enfin, qui amène le disciple à Dieu par un simple regard. Ce Shaykh-là sort le disciple des ténèbres de l’associationnisme pour l’amener à la lumière de la foi ; de là, il le conduit vers le secret de la certitude, puis à la contemplation directe ; et de là, il l’amène alors au stade où toute réalité limitative a disparu. A ce moment, Dieu est son ouïe, sa vue, sa main et son pied, conformément aux termes du hadith qudsi. »
En résumé, cet ouvrage « remet les pendules à l’heure » si l’on peut dire, quant à la façon d’appréhender la réalité du soufisme, dont la nature essentiellement islamique interdit toute assimilation avec certaines de ses grossières caricatures, et à l’encontre duquel tout jugement hâtif ne fait que témoigner d’une ignorance patente des statuts légaux des pratiques du tasawwuf. Il est un appel aux nobles caractères et à l’intelligence claire que le véritable faqih (docteur de la Loi) se doit de posséder, et une mise en garde contre les dangers de statuer des règles juridiques sans une compréhension saine de la religion. En montrant à travers cet épitre la place centrale qu’occupe le soufisme au sein de l’Islam, le cheikh al-‘Alawi s’inscrit dans la lignée des maîtres shadilis dont il a reçu l’héritage, et dont l’une des marques distinctives est de cultiver la complémentarité du fiqh et du tasawwuf, complémentarité qui s’inscrit à son tour dans le principe soufi de la recherche d’un équilibre constant entre la shari‘a (la Loi extérieure) et la hzqiqa (la Réalité intérieure).
