Le sujet de la Bid’a ou l’innovation est entaché d’une ambiguïté qui mérite d’être levée. L’importance de comprendre les tenants et aboutissants de cette notion juridique réside dans le fait que plusieurs pratiques soufies sont jugées parfois innovantes.
L’innovation renvoie à tout ce qui a été introduit dans la religion après le décès du Prophète PSL. Ceci pose le problème de validité d’une pratique instituée après le décès du Prophète PSL ou le décès des Compagnons bien guidés dont les actes et les paroles constituent un critère incontestable pour qualifier une pratique quelconque. D’autant plus que le Prophète PSL a dit dans une de ses fameuses traditions : « Faites attention aux choses nouvelles, car toute nouveauté est une innovation, et toute innovation est un égarement, et tout égarement mène à l’Enfer ».
Le fait de qualifier toute nouveauté comme étant une innovation qui mène à l’égarement, doit être comprise dans un sens relatif. De quelle innovation s’agit-il donc dans ce Hadith ?
Un autre Hadith apporte des éléments de réponse. En effet, le Prophète PSL a dit : « Quiconque introduit dans l’Islam une pratique (sunna) louable en retirera une double récompense : la première pour l’avoir introduite, la seconde constituée par la somme des récompenses acquises par ceux qui l’auront imité (fait) après lui sans que cela ne diminue en rien leur propre récompense. Mais quiconque introduit dans l’Islam une pratique mauvaise se verra pénalisé d’une double faute : la première pour avoir introduit cette pratique et la seconde constituée par l’ensemble des fautes commises par ceux qui l’auront imité (fait) après lui sans que cela ne diminue en rien leurs propres fautes » rapporté par Muslim.
Il est facile dès lors de comprendre que l’innovation qui mène à l’égarement est celle qui va à l’encontre des préceptes du livre et de la sunna et qui est qualifiée de « mauvaise » dans ce deuxième Hadith.
Al Izz Ibn Abd Salam (577H – 660H), surnommé le sultan des savants, a établi une classification rationnelle des innovations qui a été retenue par la suite par des savants dont l’éminence fait l’unanimité chez l’ensemble des musulmans comme l’Imam An-Nawawî, Ibn Hajar al-Asqalâni ou encore Imâm Suyûtî. Cette classification est basée sur les cinq statuts légaux retenus en matière de droit musulman à savoir : l’interdit, le détestable, le permis, le recommandé et l’obligatoire.
Innovation interdite : L’exemple des premiers groupes déviants qui ont affirmé que l’Homme est libre de choisir son destin ou, à l’opposé, ceux qui ont considéré que l’Homme n’avait aucune volonté propre, est un exemple parfait d’innovation interdite car elle introduit une rupture absurde avec les préceptes du Coran et de l’enseignement prophétique.
Innovation détestable : Mener une vie matérielle extravagante en se permettant des dépenses somptuaires démesurées. Ceci n’est pas interdit et reste simplement détestable.
Innovation permise : Nous pouvons citer l’utilisation du chapelet qui n’existait pas à l’époque du Prophète PSL sur lui mais qui reste permis car il s’agit simplement d’un moyen de compte (pour plus de détails Cf. chapitre « Le chapelet »). Cette innovation peut même passer au rang de « recommandée » pour maîtriser le compte quand il s’agit d’un nombre important qui ne peut être fait avec la main.
Innovation recommandée : La célébration de la naissance du Prophète PSL est un exemple parfait d’innovation recommandée (Pour plus de détails, cf. chapitre « Mawlid »). En effet, bien que cette pratique puisse être qualifiée d’innovante, elle est recommandée dans le sens où elle fortifie notre lien et notre amour pour le Prophète PSL. Citons également, la prière nocturne de Tarawîh faite en groupe qui a été instaurée bien après le Prophète PSL pendant le califat d’Omar RA (jusque-là les musulmans faisaient la prière de Tarawîh d’une manière séparée). Omar RA, lui-même, en instaurant cette pratique, a dit : « Quelle bonne innovation que voici ! ».
Innovation obligatoire : Penser qu’une innovation peut être revêtue d’un caractère obligatoire peut sembler contre-intuitif. Pourtant, la compilation du Coran ordonnée par le calife Abu Bakr RA et ensuite par le calife Ûthman RA est une innovation jugée obligatoire car avait pour but de préserver le Coran qui allait se perdre avec le décès des grands Compagnons RA .
Ainsi, tout acte innovant doit être soumis à cette classification et ne doit pas être totalement rejeté pour la simple raison qu’il n’était pas accompli pendant la vie du Prophète PSL.
L’Imam Chafîi (fondateur de l’école Chafîite, une des quatre écoles sunnites) affirme ce qui suit : « Toute chose innovée qui contredit le Livre, la Sunna, le Consensus des savants ou ce qui nous a été parvenu des Compagnons et des successeurs, est une innovation blâmable Par contre, toute chose innovée qui est profitable et qui ne contredit en rien ce qui précède, est une innovation louable » (). Il rajoute également : « Il existe deux types d’innovations : les innovations réprouvées et les innovations autorisées. Les innovations conformes à la Sunna sont autorisées, mais celles qui la contredisent sont réprouvées ». Il appuie ses propos en se basant sur la parole de Omar RA : « Quelle bonne innovation que voici ! ».
