L’invocation à haute voix

Si l’importance de l’invocation n’est plus à démontrer, le sujet de l’invocation à voix haute, lui, soulève quelques questionnements quant à sa validité. Nous tenterons dans ce chapitre de présenter les textes scripturaires qui attestent de la validité de cette pratique.

Abu Hurayra rapporte dans un Hadith qûdsi que le Prophète – paix et salut sur lui – rapporte de Dieu les propos suivants :
« Je suis conforme à la bonne opinion que se fait de Moi mon serviteur et Je suis avec lui tant qu’il m’évoque, s’il M’évoque en lui-même, Je l’évoquerai en Moi-même, et s’il M’évoque dans une assemblée, Je l’évoquerai dans une assemblée bien meilleure ». Rapporté par Bûkhârî et Muslim.
Les commentateurs de ce Hadith s’expriment au sujet de ce Hadith en disant : Evoquer Dieu dans une assemblée ne peut être fait qu’à voix haute.

Dans une autre tradition rapportée par Bûkhârî et Muslim, le Compagnon Abd Allah Ibn Abbas affirme « L’invocation à haute voix après que les gens terminent la prière remonte à l’époque du Prophète Mohamed paix et salut sur lui ». Et il a dit également : « Je savais qu’ils avaient terminé la prière quand j’entendais leur invocation ». Ibn Hajar A’sqalânî, le fameux commentateur de l’authentique de Bukhârî, a dit au sujet de ce Hadith : Il y a dans ce Hadith une preuve de la validité de l’invocation à voix haute après la prière. Muhammad Fua’d a’bd al bâquî a réagi au sujet de ce commentaire en disant : « s’il avait dit : une preuve de la validité de l’invocation à voix haute tout court, cela aurait été plus correct ».

Abu Aljawzaâ rapporte également que le Prophète – paix et salut sur lui – a dit : « Invoquez Dieu abondamment jusqu’à ce que les hypocrites disent que vous êtes des ostentatoires ». Si le croyant doit invoquer Dieu au point d’être jugé d’ostentation, c’est qu’il s’agit bien d’une invocation à voix haute.
Assaîb rapporte également que le Prophète paix et salut soient sur lui a dit : « L’ange Gabriel est venu me demander : Ordonne à tes Compagnons d’élever leur voix par le Takbir (en disant Allahû Akbar) ».
Le grand Imam Jalal Din As-suyutî () a cité dans son recueil des Fatwas (Al Hawi lil Fatawi) plus de vingt-cinq Hadiths qui prouvent la validité de l’invocation à haute voix. Il en a tiré la conclusion que les deux types d’invocation sont autorisés et que la préférence pour chacune d’entre elles dépend des circonstances.

Par ailleurs, les mérites de l’invocation à voix haute se comprennent intuitivement notamment pour les bienfaits qu’elle procure, en permettant à l’invocateur plus de concentration et en incitant la personne insouciante à invoquer Allah dès qu’elle entend l’invocation. Elle devient ainsi un moyen de prévention contre l’oubli de Dieu au même titre que l’appel à la prière.

Il importe, de surcroît, de lever le doute sur quelques versets ou Hadiths qui pourraient laisser penser que l’invocation à voix haute est invalide. Allah exalté soit-il a en effet dit : « Et invoque ton Seigneur en toi-même, en humilité et crainte, à mi-voix, le matin et le soir, et ne sois pas du nombre des insouciants » (Al a’arâf, 205). L’interprétation du Coran ne peut être faite sans la maîtrise de certaines sciences liées à l’exégèse coranique telles que l’abrogeant et l’abrogé, le contexte, les causes de la révélation (cf. « utilisation des textes scripturaires » en introduction).

Jalal Din As-suyutî, dans son recueil des Fatwas (Al Hawi lil Fatawi) nous fournit des éclaircissements quant à ce verset :

Il s’agit là d’un verset mecquois (révélé quand le Prophète vivait à la Mecque) comme le verset « Et dans ta prière, ne récite pas à voix haute ; et ne l’abaisse pas trop » (Al Isrâa, 110). Dans les deux versets, Dieu s’adresse au Prophète paix et salut soient sur lui dans un contexte d’oppression exercée par les mécréants de Qûraych sur les musulmans. Dieu a ordonné à son Prophète paix et salut soient sur lui et aux musulmans de l’époque d’abaisser leur voix pour ne pas les exposer à l’oppression des mécréants qui réagissaient agressivement quand ils entendaient les paroles du Coran ;

Certains exégètes comme Tabari considèrent que cette interdiction est valable uniquement lors de la récitation du Coran. A ce moment-là, il est plutôt préférable d’écouter le Coran. C’est pour cela que le verset intervient juste après le verset qui impose le silence lors de la récitation du Coran. Allah exalté soit-il a dit : « Si le Coran est récité, écoutez-le attentivement et observez le silence» (Al A’arâf, 204). Par contre, ceci n’empêche pas d’invoquer Dieu en son for intérieur ce qui permet, au contraire, d’obtenir une présence avec Dieu lors de l’écoute du Coran, d’où l’injonction « Invoque ton Seigneur en toi-même » avant d’interdire l’invocation à haute voix dans le même verset « à mi-voix » ;

Cette injonction n’est valable que pour le Prophète paix et salut soient sur lui qui est le plus parfait des créatures. Pour toute autre personne, il lui est ordonné aussi de faire le Dhikr à haute voix notamment pour chasser le doute et les mauvaises pensées auxquels il est constamment exposé.

Imâm Nawawi donne plus d’éclaircissements quant à la différence entre l’invocation à voix haute et à voix basse. Afin de concilier entre les textes qui ordonnent l’invocation à voix basse et les textes qui recommandent l’invocation à voix haute, il considère en effet que l’invocation à voix basse est préférable dans le cas où l’invocation à voix haute aboutit à de l’ostentation ou qu’elle perturbe des personnes qui prient ou qui dorment…En dehors de cela, l’invocation à voix haute est préférable car elle nourrit l’ouïe, chasse le sommeil et les insufflations sataniques et permet plus de concentration.